L’abominable destin de Ray Famechon

Publié: 6 novembre 2014 par CULTUREBOXE dans C'est notre pote, Uncategorized
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Raymond Famechon est né en 1924. Il était le dernier d’une grande famille comprenant cinq garçons et six filles et tout ce monde vivait dans le Nord, avec ses corons, ses pavés, ses maisons noires de fumées. Dans cette région, à cette époque, la vie était difficile, et hormis le sport professionnel (football ou boxe) il n’y avait guère d’issue, guère de dépassement de la misère.

Les Famechon avaient choisi la boxe. Tous furent boxeurs, excepté Paul, qui (on ne sait comment) échappa à cette sphère dangereuse. Ses frères surtout Émile, l’aîné qui devint champion du Nord, puis champion de France dans la catégorie des poids mouche, convainquirent Raymond au sortir de l’école communale – c’est-à-dire à treize ans, âge où l’on se présentait comme ouvrier au laminoir de fer – de pénétrer dans la salle de boxe. Ainsi le soir, au retour du travail, à peine âgé de quinze ans, il apprit les principaux coups du noble art, mais il répéta souvent qu’il n’aimait pas ça ; ce furent des blessures d’amour-propre qui le contraignirent à persévérer. Et suivirent les premiers combats amateurs où l’on récoltait les premières primes et où il se montra très vite excellent. Il était rapide, dur, très clairvoyant. Bien qu’exercé très jeune, et de ce fait « bloqué » dans son développement physiologique par une gymnastique trop précoce, il promettait de posséder à sa maturité le physique le plus souhaité chez le boxeur : un torse relativement puissant, une bonne allonge de bras, des hanches et des jambes fines.

En 1944 on le trouve classé chez les poids mouche. Bientôt il s’étoffe, boxe chez les poids coq et après de nombreux combats devient champion de France et d’Europe des poids plume. Il restera sept années champion d’Europe des poids plume ; il dispute entre-temps le championnat du monde des poids plume, mais est vaincu par le magicien Willie Pep ; sa carrière prend fin lors d’un combat avec un boxeur espagnol inconnu. On peut voir une photographie de la tête du boxeur, l’oeil gauche entièrement fermé par les coups, l’oeil droit exorbité, la bouche dans un état lamentable.

Une réflexion s’impose : le boxeur espagnol a saisi le secret de Raymond Famechon – qui se faisait appeler Ray pour faire américain. C’était simple : Ray ne voyait bien que de l’oeil gauche ; il suffisait donc de fermer cet oeil pour dompter le champion. C’était bien sûr un secret de polichinelle ; mais Famechon avait toujours su s’en sortir, sauf peut-être devant Willie Pep dont il déclara à double sens : « Je ne l’avais pas vu… » Et s’il avait toujours su s’en sortir, c’est que son oeil gauche était bon ; mais peu à peu il baissait, ce dont l’Espagnol avait su profiter.

Affecté de troubles oculaires, Ray Famechon n’aurait jamais dû boxer. Mais tout compte fait, descendant du ring pour toujours, après avoir été rossé par F. Galiana, il avait fait une belle carrière. Il lui restait à gérer sa vie d’homme. Or, si la boxe apprend à abattre un homme, elle n’apprend jamais à construire une vie. Raymond Famechon ne sut pas préserver son équilibre familial et, même prononcé aux torts de son épouse, ce fut le divorce, qui lui ôta son petit garçon. Il lui restait son pavillon d’Aulnay et un peu d’argent (il en avait beaucoup plus que bien d’autres, demeurés d’obscures têtes de seconde série, et qui n’avaient tout de même pas combattu pour le titre mondial ni plusieurs fois pour un titre européen). Il le vendit et voulut établir une petite entreprise de laverie. Mais, c’était sans compter l’habituelle incapacité des boxeurs à apprendre quoi que ce soit après leur « carrière ». Il était toujours ce gosse sorti de l’école communale à l’âge de treize ans : il ne sut apprendre le minimum de comptabilité et ce fut la faillite et avec elle la pauvreté. Il ne lui restait plus rien.

Quelques amis charitables lui trouvèrent vers les années 55-60 un travail de balayeur à la Gare de Lyon. Mais il ne put s’abstenir de voler dans le sac d’une vieille dame 4 500 francs anciens. Qu’était-ce par rapport aux bourses qu’il avait encaissées ! Condamné, en 1960, avec sursis, par un président compréhensif, mais pourvu d’un casier judiciaire, il ne put qu’être chassé du service public. On le retrouva pompiste, nettoyant, dans le froid, la glace des automobilistes, qui ne le reconnaissaient pas à travers ses énormes lunettes. Enfin, il lava les vitres à l’O.R.T.F. pour le compte d’une équipe privée de nettoyage. Un journaliste, qui le vit, lui donna soixante ans ; il n’en avait que quarante-cinq.

Il est mort dans la plus grande indifférence en 1978. Il avait cinquante-quatre ans. Ce destin abominable n’est pas celui d’un boxeur moyen, c’est celui d’un champion.

Extrait du livre Histoire de la Boxe d’Alexis Philonenko

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