GARDE HAUTE, POING LEVÉ – épisode 3 : Joe Louis, au nom de la bannière étoilée

Publié: 14 octobre 2014 par Nicolas Zeisler dans On se cultive
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Joe Louis in the Ring

Boxe et politique aux Etats-Unis de Jack Johnson à Mohamed Ali (1897-1974).

La boxe est plus qu’un simple combat : c’est une époque, un mouvement historique, le croisement entre la petite et la grande histoire. Elle se distingue des autres sports en mettant en jeu l’intégrité physique de ses protagonistes. L’humiliation de la défaite est terrible : le vaincu est marqué dans sa chair et dans son âme. Il a déçu les attentes du groupe, de la classe, de la communauté qu’il représentait gants aux poings. Sur le ring ou en dehors, portée par des boxeurs engagés ou se manifestant à leur insu, la politique n’est jamais loin. Voyage en Amérique sur les traces de Jack Johnson, Harry Wills, Joe Louis et Mohamed Ali.

Épisode 1 : Jack Johnson, croqueur de mythe.

Épisode 2 : Harry Wills, à l’ombre de la barrière de couleur.

JOE LOUIS, AU NOM DE LA BANNIERE ETOILÉE

Vingt ans après la sortie de scène de Jack Johnson, alors que le monde est sur le point de basculer dans l’horreur de la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique place tous ses espoirs sur un ancien bègue, petit fils de métayers de l’Alabama venus à Détroit contre la promesse d’un emploi chez Ford, et ses 5 dollars de l’heure. Un Noir.

Il faut dire que Joe Louis a vite appris les bonnes manières. À peine a-t-il enfilé ses premiers gants que son manager, conscient du potentiel hors du commun du bonhomme, imagine un plan pour éviter l’amalgame avec l’homme le plus haï des Etats-Unis -Jack Johnson- et un sort comparable à celui d’Harry Wills et consorts. Il est suivi à la lettre. Joe Louis ne doit jamais dire du mal de ses adversaires ou être vu en compagnie de femmes blanches. Il s’applique à donner l’image d’un homme qui lit la Bible, craint Dieu, aime sa mère. Premier champion du monde Noir depuis Jack Johnson grâce à une victoire sur Jim Braddock le 22 juin 1937, Joe Louis ne représente aucune menace pour la société blanche, sa suprématie et ses valeurs.

Le 21 juin 1938, 90 000 spectateurs envahissent le Yankee Stadium pour un événement historique. Trois mois plus tôt, Hitler a annexé l’Autriche. La guerre est imminente. La revanche opposant l’Américain Joe Louis à Max Schmeling, l’Allemand, dépasse le cadre du ring. Les deux hommes sont les symboles de leurs peuples respectifs.

Max Schmeling, vainqueur de la première confrontation deux ans plus tôt incarne la suprématie aryenne. Après la guerre, pendant laquelle il sert dans la Wehrmacht, il sera blanchi par les autorités britanniques de toute compromission avec les crimes nazis. Pour l’heure, l’opinion américaine voit en lui un pion à la solde du Führer. L’aversion des américains à son égard se transforme en sympathie pour Joe Louis : entre un nazi blanc et un américain noir, le choix est vite fait. Le Président Roosevelt enrôle d’ailleurs son compatriote dans la propagande anti allemande. Il lui agrippe le bras et déclare : « voilà les muscles qu’il nous faut pour défaire l’Allemagne ».

Les motivations du tenant du titre sont pourtant à mille lieux de l’hystérie qui entoure le combat : « je veux ma revanche, tout ce que je demande c’est que Schmeling soit à la hauteur et ne se couche pas. » Est-il seulement conscient de la dimension politique de leur affrontement ?

Quoi qu’il en soit, quand le Bombardier Noir abat l’Allemand avant même la fin du premier round, c’est l’extase. Les gens se jettent au cou les uns des autres. Les Noirs et les Blancs s’embrassent. L’Amérique a battu les nazis. Avec cette victoire, Joe Louis a tombé le masque du « bon nègre ». Les Américains l’adorent, non parce qu’il est docile ou inoffensif mais pour la raison inverse. Peu importe sa couleur, il leur a rappelé leur force. La force de l’Amérique.

La suite est moins idyllique. Le héros sert son pays pendant la 2nde guerre mondiale, relégué dans une unité réservée aux Noirs. Au tournant des années 50, étouffé par les arriérés d’impôts, il sort de sa retraite pour courir le cachet. Le 21 octobre 1951, un crochet du gauche de Rocky Marciano, en larmes dans son vestiaire après le combat, met un terme à ce come-back douteux.

Petit à petit, l’étoile de Joe Louis pâlit. Au cours des années 60, il est fréquemment moqué par une partie de la communauté afro-américaine sous l’influence de ses nouveaux leaders, plus radicaux. Mohamed Ali, lui-même, lâchera un cinglant « Oncle Tom » à la face de l’idole vieillissante. Ruiné, tombé dans la schnouffe, victime d’un arrêt cardiaque, le Bombardier Noir passe l’arme à gauche le 12 avril 1981. Quelques jours plus tard, il est enterré avec les honneurs militaires, sous les yeux de Max Schmeling, son vieux rival, qui a financé une partie de la cérémonie.

NZ

Épisodes précédents

Jack Johnson, croqueur de mythe

Harry Wills, à l’ombre de la barrière de couleur

Épisode à venir

Mohamed Ali, la liberté à tout prix

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