Émile Griffith, itinéraire d’un boxeur pas comme les autres

Publié: 6 octobre 2012 par Nicolas Zeisler dans C'est notre pote
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Drôle de ville que le New York d’après guerre. Multiculturel, irlandais, juif et italien. Un Eldorado où tout semble encore possible, où les fortunes se font en un jour ou presque.

Au début des années 50, l’enfant Emile Griffith, originaire des Îles Vierges, débarque pour croquer la pomme. C’est le temps de la débrouille. A 15 ans, l’adolescent officie comme garçon de course chez un fabricant de chapeaux.

Une après-midi brûlante, il tombe la chemise devant le fils du patron. Épaté par la musculature du jeune caribéen, ce dernier le traîne aussitôt à la salle du quartier et l’invite à enfiler les gants. Pris en main par Gil Clancy, formateur réputé, le novice échoue cinq mois plus tard en finale des Golden Gloves. Il s’impose l’année suivante, à sa seconde tentative. Prudents, ses partenaires d’entraînement – même les plus chevronnés – hésitent à se frotter à lui.

Griffith est un boxeur redoutable. Sa vitesse de bras est supersonique, son jab tranchant et son punch plus qu’honnête. Passé pro, il ne lui faut que trois ans pour obtenir une première chance mondiale.

Le 1er avril 1961, il défie le Cubain Benny « Kid » Paret  pour le titre de champion du monde des welters au Convention Hall de Miami. Paret est un excellent boxeur, danseur d’exception et chouchou des médias. C’est pourtant Griffith qui s’impose par K-O à la 13e reprise.

Le nouveau champion bondit de joie et s’écroule sur Gil Clancy pendant que sa mère déjoue la vigilance du service de sécurité pour se jeter dans les bras du fiston. Les célébrations durent plusieurs semaines. Quelques mois plus tard, quand Griffith retrouve Paret pour la revanche, c’est la soupe à la grimace : le Cubain s’impose au bout des 15 rounds, sur décision des juges.

Au-delà de la défaite, le champion déchu ne digère pas les insultes homophobes qui ont fusé lors de la pesée. Les « maricon » lancés par Paret et son camp ont fait mouche. Depuis un certain temps, des bruits courent sur la sexualité de Griffith. Celui-ci nie en bloc mais a-t-il vraiment le choix ? Au début des sixties, il est inconcevable qu’un athlète – a fortiori un boxeur – soit homosexuel et sortir du placard résonnerait comme un adieu aux rings.

Lorsque les deux hommes se retrouvent pour la troisième manche le 24 mars 1962 au Madison Square Garden de New York, Griffith est remonté comme un coucou. Il durcit le combat dès le premier son de cloche et travaille son adversaire au corps. Au 6e, patatras, Paret le cueille d’un crochet du gauche d’école. Griffith se relève difficilement et regagne son coin, sauvé par le gong.

Au 12e Griffith ébranle Paret d’un crochet du droit atomique au menton. Jambes spaghetti, dos aux cordes, le Cubain, piégé, encaisse une brutale série de coups au corps et à la tête. En 5 secondes, 17 coups atteignent leur cible. Paret s’écroule inanimé sans que l’arbitre n’ait eu le temps d’intervenir.

Griffith est à nouveau champion du monde mais la fête est gâchée. Conduit à l’hôpital, Paret s’éteint quelques jours plus tard. La mort du Cubain est une bombe médiatique. C’est la première fois que la mort frappe sur le ring devant des milliers de téléspectateurs. Pendant 10 ans, la boxe sera privée de diffusion cathodique.

La chasse au coupable est lancée. Le manager du boxeur défunt accuse l’arbitre, Ruby Goldstein, d’avoir tardé à arrêter le combat. Pas faux mais les torts sont partagés. Quelques mois auparavant, Paret était monté de catégorie disputer la ceinture mondiale des moyens. Gene Fullmer, tenant du titre et terrible frappeur, l’avait détruit par K-O à la 10e reprise. Une défaite cinglante qui aurait dû marquer la fin de carrière du Cubain. Au lieu de quoi, son manager s’était empressé de le rengager pour le dernier combat de sa vie.

Griffith subit une vague de critiques et de menaces. Décontenancé, il tente d’expliquer qu’il n’y est pour rien, qu’il regrette, qu’il faisait son job. Rien ne sera jamais plus comme avant. Lorsqu’il remonte sur le ring pour défendre son titre contre Ralph Dupas (94-15-6), le champion a peur de faire mal et l’emporte sans appuyer ses coups.

Malgré un pourcentage de K-O en chute libre, Griffith remporte la plupart de ses combats jusqu’au tournant des années 70. Puis les défaites s’enchaînent. Quand il raccroche les gants, en 1977, après trois revers consécutifs, il chiffre à 85 victoires dont 23 K-O, 24 défaites et 2 nuls.

15 ans plus tard, Griffith vit intensément l’explosion de la vie nocturne arc-en-ciel lorsqu’il est surpris par une bande de voyous, rossé et abandonné face contre terre. Bilan : 4 mois de coma.

La démence pugilistique pointe le bout de son nez mais n’empêche pas Griffith de faire un sort à ses vieux fantômes. D’abord en claquant sa vision de l’amour universel à Sports Illustrated :

J’aime les hommes et j’aime les femmes. Mais je n’aime pas ce mot : homosexuel, pd ou tantouze. Je ne sais pas ce que je suis. J’aime autant les hommes que les femmes… Mais si vous me demandez de choisir, je prends les femmes.

Puis en retrouvant le fils de Benny « Kid » Paret sur la tombe de son père. Une phrase, no hard feelings, qui libère le vieil Émile et conclut un itinéraire pas comme les autres.

nicolas@zeisler.fr

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commentaires
  1. delorme dit :

    Merci à toute l’équipe, de nous faire revivre, de tels moments,
    Dominique Delorme

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