New York, 2 juillet 1921

Publié: 21 mai 2012 par CULTUREBOXE dans Old school
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Le soleil estival pèse lourdement sur Madison Park. Les aiguilles du cadran de la Metropolitan Insurance Company et du Con Edison juste à côté affichent 15 heures 20. Comme la belle horloge dorée au numéro 200 de la 5ème Avenue, deux cents mètres plus bas. Des passants affairés font leurs courses sur le « Lady Mile » de Broadway. Dans le parc public, des promeneurs se protègent de la chaleur à l’ombre des rares arbres de la ville. De petites voitures sombres et vrombissantes au pied des énormes gratte-ciels art-déco et des immeubles en briques aux escaliers de fer sillonnent les rues. Retentit au loin le son des klaxons des Ford T et les Hupmobiles roadsters qui se frayent un chemin le long de la 6ème Avenue depuis Wall Street. Quelques gracieuses Stutz H.C.S ou Cadillac aux énormes radiateurs et aux larges marches pieds défilent avec grâce et s’éloignent lentement vers Gramecy Park ou Park Avenue pour ramener de riches financiers vers leur prestigieuse résidence. Des berlines Durant Sedan descendent lentement sur Broadway, leurs passagers dissimulés dans l’habitacle clos, pour rejoindre les rues tortueuses et mal famées de Little Italy et les speakasies du Lower East Side et de la Bowery. Les bus à impériale entraînent une population plus composite et laborieuse le long de la 23ème Rue. D’amusants coupés Studebaker avec leur cabine à deux places posée au milieu du châssis gagnent l’East Village par la 5ème Avenue, et filent au pied du Flatiron Building avec à leur bord un couple de flappers, maquillage, cigarette et cheveux courts.

Cependant, le carrefour entre deux des principales artères de Manhattan semble bien tranquille pour un samedi après-midi d’été, une avant-veille de jour férié. La circulation est bien fluide pour un rush-hour. De l’Upper West Side au Lower Manhattan, la ville semble tourner au ralenti depuis la matinée. Les magasins de Broadway en dépit du week-end sont paisibles. Les speakeasies ne frémissent pas de leur fièvre habituelle. Les box-offices des cinémas, des opéras, des nickel-odeons, des vaudevilles sont calmes, sans les files d’attente qui se pressent habituellement devant les caissiers les soirs de fête.

Pourtant, les clubs de jazz souterrains, les music-halls de Times Square, les restaurants chics de la ville se préparent loin du trépignement et des atmosphères enfumées classiques pour une soirée mémorable.

Une énorme rumeur monte subitement de Times Square, clameur gigantesque de dix mille voix qui rugissent à l’unisson, comme un écho à l’agitation sourde qui point à peine perceptible par dessus l’Hudson River depuis New Jersey City. Autant de chapeaux et de canotiers de paille s’élèvent dans les airs. New York s’ébranle brutalement, en quelques minutes. Les voitures se lancent dans des concerts de klaxon, par vagues concentriques à partir du siège du New York Times. Les sirènes de la flotte de navires sur l’Hudson River se mettent à retentir et à se rapprocher des berges de Manhattan. Dans les immeubles ou dans les rues, les rares possesseurs de poste radio branchés sur KDKA sortent sur les paliers crier leur joie et annoncer la nouvelle, en temps réel, quelques secondes après l’évènement : « Carpentier Down and Out ». Jack Dempsey l’Américain vient de mettre K-O le Français Georges Carpentier, au quatrième round.

C’est alors que la foule explosa.

La multitude électrique de Times Square se disperse dans une gigantesque cohue. Une dizaine de femmes s’évanouissent. Des vitrines menacent de céder sous la pression de la rue. La police reflue précipitamment. Le flot humain se presse vers les cabines téléphoniques ou vers les vendeurs ambulants qui proposent déjà des cartes à l’effigie du vainqueur, des fanions du match, et des drapeaux américains. Les premiers métros arrivent dans la ville et déversent leurs contingents de passagers exaltés à Penn Station ; 15 000 personnes de retour du New Jersey passent par la gare en moins d’une heure trente. 60 000 spectateurs empruntent l’Hudson Tubes, qui a mis un dispositif spécial d’un train toutes les quatre-vingt dix secondes pour déplacer la foule la plus importante jamais accueillie par la compagnie.

Sur l’Hudson River a lieu un défilé nautique sans précédent. Les ferries et les navettes chargés à craquer de passagers croisent les yachts les plus luxueux et leurs « parties » mondaines qui regagnent les rives de Manhattan. Les Roosevelt, les Rockefeller, les Vanderbilt, les Wrigley, les Astor, quatre gouverneurs d’Etat, une vingtaine de Sénateurs, l’évêque de Greenwich naviguent aux côtés d’une foule hétéroclite et innombrable issue de la classe laborieuse. A partir de la 130ème rue, à l’embarcadère du ferry, la double queue de voitures stationnée sur plus de dix neuf blocks commence peu à peu à se désagréger, et la flottille de Chrysler, de Ford, d’Hudson, d’Essex et de Buick tente de se frayer un chemin dans les rues embouteillées parmi les piétons ivres de bonheur qui dansent sur les chaussées. Déjà, les éditions de journaux du soir ont paru et les vendeurs de rue acculés par des lecteurs avides d’information accroissent le désordre de la circulation.

Peu à peu, chacun retrouve son quartier, et cette masse joyeuse s’engouffre dans les restaurants, les clubs, les music-halls… Tous discutent du combat. Ils seront des milliers encore quelques heures plus tard à se presser autour de l’hôtel dans lequel s’est réfugié leur idole d’un soir, le vainqueur, le héros Jack Dempsey ; à célébrer la nuit durant le champion du monde poids lourd autant que leur bonheur de vivre et le faste des années vingt.

Vraiment, une excitation débordante faisait battre le coeur de la ville.

 

Etienne Moreau

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