Déclin et renaissance de la boxe khmer

Publié: 13 mai 2011 par Nicolas Zeisler dans On se cultive
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En voyage au Cambodge, j’ai décidé d’ouvrir CultureBoxe à un autre type de boxe : la boxe khmer, Kun Khmer ou encore Prodal Séreï dont nous connaissons en France la version thaïlandaise, le Muay Thaï.

Voici un long extrait de l’article « Déclin et renaissance« , paru dans le Cambodge Soir du 15 mai 1998, et que j’ai légèrement modifié et actualisé.

Après avoir sans doute connu son apogée vers le XIIe ou XIIIe siècle, époque où le royaume khmer s’étendait du bas Laos au golfe du Siam et du royaume birman de Pagan au Champa, la boxe traditionnelle khmer sombre dans le même déclin que celui des souverains d’Angkor, malmenés par le morcellement du territoire, les sanglantes rivalités internes, et surtout les guerres incessantes avec les puissances voisines, à commencer par le Siam.

« Les Siamois n’ont jamais été nos amis« , martèle Ung Kim Suor, 76 ans, ancien boxeur et secrétaire général de la fédération cambodgienne de boxe. « Ils ont sans cesse usurpé notre culture. Dès le XIVe siècle, ils ont envahi Angkor et n’ont plus jamais cessé d’occuper notre territoire et de le réduire comme une peau de chagrin. C’est ainsi qu’ils ont appris nos techniques de combat, auprès des prisonniers de guerre ou de la famille royale retenue en otage. »

Attaqué par les Siamois à l’Ouest et les Vietnamiens à l’Est, l’empire khmer commence à s’effriter. Angkor, l’ancienne capitale, est abandonnée au profit de Lovek, d’Oudong, puis de Phnom Penh. Tournée vers son passé, la culture ne progresse plus, tandis que les souverains khmers deviennent vassaux de Bangkok et de Huê. Au Siam, la boxe devient un élément du patrimoine national. Pour les Thaïlandais, elle est de facto spécifiquement siamoise. Au Cambodge, pourtant, la boxe libre existe toujours, surtout dans les campagnes, mais elle est moins vivace car les techniques ancestrales s’oublient.

Sous le Protectorat, on la redécouvre sous l’appellation de « boxe traditionnelle ». Les Français mettent un terme aux combats à mort, fractionnent les matches en rounds et imposent les gants. Si la boxe libre reste populaire en province, le noble art, arrivé avec la présence étrangère, lui fait de l’ombre. Des clubs de boxe anglaise se montent, surtout à Phnom Penh, souvent sous l’impulsion des militaires venus de métropole.

Jusqu’au début des années 70, les pratiquants de Prodal Séreï continuent néanmoins à rencontrer leurs homologues thaïlandais, aux yeux desquels ils jouissent d’ailleurs d’une réputation de solides combattants et d’encaisseurs, entretenant ainsi un bon niveau de compétition au plan régional. A cette époque, les boxeurs khmers sont particulièrement craints. « Dans les années 60, mes parents ont vu des combats entre des boxeurs khmers et des combattants vietnamiens. Je ne sais pas s’ils pratiquaient un art martial vietnamien tel que le Viet Vo Dao, la boxe anglaise ou la boxe cambodgienne mais ils redoutaient les Khmers, et perdaient lors des compétitions. Ils disaient que les Khmers ne regardaient pas leurs adversaires, mais qu’ils se concentraient sur leurs propres pieds, et cela devait les destabiliser« , se souvient une journaliste vietnamienne qui a vécu à Phnom Penh jusque sous le régime de Lon Nol (jusqu’en 1975 avant la prise de pouvoir des Khmers Rouges).

Pendant cette période, la guerre dans le pays n’arrange pas les affaires de la boxe libre. Mais dans le royaume voisin, le Muay Thaï (boxe thaïlandaise) devient justement synonyme d’affaires. Les boxeurs réputés sont adulés comme des stars, roulent en Mercedes, disposent de véritables centres d’entraînement, et font gagner des fortunes aux propriétaires de clubs. Ceux-ci, très nombreux (même l’armée et la police en possèdent), commencent à proposer des stages aux sportifs étrangers qui s’intéressent de plus en plus à cette discipline. De grands stades, tel que le Lumpini de Bangkok, se remplissent chaque semaine de milliers de spectateurs dans une ambiance survoltée, où les paris vont bon train. L’explosion du tourisme en Thaïlande, un des rares pays d’Asie du Sud-Est à cette époque à ne pas connaître la guerre, permet d’exporter la boxe thaïlandaise dans le monde entier. Et à l’étranger, personne ne se doute de l’origine khmère de cet art martial.

Au Cambodge, la guerre entraîne la boxe libre dans les oubliettes de l’histoire. Pendant les années noires, la plupart des vieux maîtres disparaissent dans les charniers khmers rouges. Et lorsque les Vietnamiens entrent au Cambodge en décembre 1978, plus rien ne subsiste des vieilles techniques de combat. L’art des guerriers d’Angkor est exsangue. Pendant la République populaire du Kampuchéa, l’administration encourage avec l’aide des Soviétiques la boxe anglaise, mais interdit purement et simplement la pratique de la boxe libre, jugée trop dangereuse. Pur prétexte car au-delà du sport, c’est l’identité cambodgienne, farouchement attachée à ses origines et à son passé guerrier, qu’incarne cette discipline aux yeux des Vietnamiens.

La boxe libre ne réapparaîtra vraiment qu’au début des années 90. Les clubs refont surface, malgré les problèmes d’équipement et d’argent. Les provinces du Nord-Ouest (Battambang, Banteay Meanchey, Siem Reap), Phnom Penh, ainsi que les clubs de l’armée, fournissent les meilleurs boxeurs, qui restent malgré tout des amateurs, faute de structures solides et de fédération propre.

Aujourd’hui le niveau s’améliore grâce aux compétitions de plus en plus fréquentes, comme celles organisées par des chaînes de télévision Bayon TV ou CTN tous les week-end. Des délégations de boxeurs de la région – en particulier des Thaïlandais – et d’ailleurs, notamment de France, affrontent régulièrement les meilleurs boxeurs khmers au stade olympique de Phnom Penh.

nicolas@zeisler.fr à partir d’un article de Cambodge Soir.

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