La controverse Carpentier/Siki : racisme rampant et réécriture de l’Histoire

Publié: 24 novembre 2010 par Nicolas Zeisler dans Old school
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24 septembre 1922, Montrouge, Georges Carpentier, le champion français le plus populaire de ce début de 20e siècle affronte un ancien boxeur de foire, le dangereux Sénégalais Louis Phal dit Battling Siki pour le titre de champion d’Europe.

Tout oppose les deux boxeurs

Carpentier est une star qui a régalé Londres, Paris et New York de ses arabesques. Symbole de l’élégance à la française, il brille autant sur les rings que dans les salons. Le 2 juillet 1921, c’est la glorieuse défaite contre le champion du monde Jack Dempsey : la main droite brisée, Carpentier bataille avec plus lourd et plus fort que lui avant de céder au 4e round. La presse américaine célèbre la classe du vaincu. En 1922, après ces longues tournées à l‘étranger, le Grand Georges, est de retour au bercail.

Face à lui, l’improbable Battling Siki. Boxeur sénégalais au passé trouble, il aurait quitté Saint Louis du Sénégal à huit ans, enlevé par une danseuse néerlandaise. Débarqué à Marseille, il découvre rapidement la boxe avant de s’engager comme tirailleur dès 1914. La guerre terminée, il reprend sa carrière de boxeur avec un succès relatif. Longtemps, les préjugés racistes de l’époque lui interdisent toute chance mondiale, les boxeurs blancs rechignant à affronter leurs homologues de couleur.

La surprise de Montrouge

Les conditions de sa rencontre avec Georges Carpentier sont loin d’être idéales. En effet, le camp Carpentier, dont le peu de goût pour les affrontements interraciaux est de notoriété publique, n’aurait accepté de le rencontrer qu’à la condition qu’il ne lui dispute pas trop ardemment la victoire. Une coquette somme d’argent doit récompenser la docilité du challenger.

Voilà qui explique le relâchement de Carpentier lorsqu’il retrouve Siki au centre du ring et lâche plein de morgue : « Dépêchons-nous. Il va pleuvoir ».

Les premiers rounds se passent comme prévu. Carpentier pique un Siki complètement apathique. Dès la première reprise, un crochet apparemment inoffensif l’envoie au tapis. Le combat se poursuit, l’arbitre avertissant le Sénégalais pour manque de combativité.

Au 3e, Carpentier accélère et Siki retourne plusieurs fois au tapis. Il se relève à chaque fois et, comme revigoré, déclenche la riposte. Soudain, un éclair et le Grand Georges mord la poussière. Rasséréné, Siki encaisse ironiquement le dernier baroud d’honneur de son rival : « Vous ne frappez pas très fort monsieur Georges ».

Au 5e, tout est déjà joué : Battling assomme l’idole des ménagères. Au 6e, après un furieux corps à corps, Carpentier bute sur la jambe de son rival et s’écroule, épuisé. Il ne se relèvera pas.

L’arbitre tente alors un coup de poker pour éviter au champion de la race blanche le scandale d’une défaite : Siki disqualifié pour croc-en-jambe, Carpentier est proclamé vainqueur.

Le public ne rentre pas dans la combine et, furieux, refuse le verdict. Les « Siki vainqueur, Siki vainqueur » tombent des travées et contraignent les juges à retourner la décision : après 15 minutes de délibérations, le bras du Sénégalais est enfin levé en signe de victoire.

Lynchage médiatique et réécriture de l’histoire

Siki a battu le plus grand champion français du siècle et pourtant, c’est une cabale médiatique qui s’abat sur lui.

Tout le monde, y compris le manager de Siki, a sa petite explication pour justifier l’incroyable défaite. Ce dernier explique la victoire de son boxeur par son appartenance à la race des Orangs-Outangs.

Les pontes de la Fédération avancent une autre hypothèse tout aussi douteuse : Siki aurait gagné grâce à un mystérieux talisman, et finissent par lui retirer ses titres pour comportement extravagant.

Un demi siècle plus tard, le vaincu, reviendra lui aussi sur l’affaire. Dans son livre, Mes 80 rounds, Georges Carpentier expliquera que Siki, terrifié à l’idée de l’affronter, lui aurait arraché la promesse de ne pas trop lui faire mal avant de le surprendre par maladresse :

Il a un réflexe naturel de défense. Il lance un swing presque en fermant les yeux  (…) et je reçois le swing au menton.

Tout est bon pour minorer la portée de l’événement. Les encyclopédies ne sont pas en reste. Dans son Histoire de la Boxe, Alexis Philonenko parle d’un match exhibition scénographié au cours duquel Siki doit se laisser mettre KO. En présentant la rencontre comme un simulacre d’affrontement, Philonenko fait fi du titre de champion d’Europe en jeu et des réactions du public dont la virulence fragilise la thèse du combat sans enjeu.

Autrement dit, le discours dominant cherche à dévaloriser la performance de Battling Siki en présentant sa victoire comme un accident survenu lors d’un simulacre d’affrontement. Habile manœuvre pour protéger le legs de Carpentier et occulter les leçons raciales à tirer d’un tel résultat.

Les bruits qui courent sur Siki, amplement relayés par les médias, illustrent à merveille le racisme rampant caractéristique de l’époque. Sous la plume des journalistes, le « Championzé » est tour à tour accusé de consommation de cocaïne, de port illégal de l’uniforme, de voies de fait sur vieillards et même d’attentat à la pudeur sur une fillette de six ans. On raconte aussi qu’il fait boire du Ricard à ses lionceaux sur les terrasses des cafés parisiens. L’imagination n’a plus de limites.

Si Battling Siki est traîné dans la boue par l’écrasante majorité des plumitifs, quelques voix se font entendre, à contre-courant. La plus étonnante : celle d’Hô Chi Minh, jeune étudiant en droit à La Sorbonne. Le futur héros de l’indépendance vietnamienne écrit dans une feuille militante :

Depuis que le colonialisme existe, des Blancs ont été payés pour casser la g… aux Noirs. Pour une fois, un Noir a été payé pour en faire autant à un Blanc. Adversaire de toute violence, nous désapprouvons l’un et l’autre procédé. Mais le fait est là, nous n’avons qu’à le constater. Constatons.

D’un coup de poing – sinon scientifiquement envoyé, du moins formidablement placé – Siki déplaça Carpentier de son piédestal pour grimper dessus lui-même (…).

Amen.

Sources :

Jean-Marie Bretagne, Battling Siki

Olivier Merlin, Georges Carpentier, Gentleman du ring

Lire aussi

Battling Siki, un homme libre

Le Grand Georges

nicolas@zeisler.fr

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commentaires
  1. Elhadj dit :

    Bien écrit 😉

  2. Jib dit :

    Merci pour cette leçon d’histoire.
    Je suis sénégalais et pourtant je connaissais ce champion que de nom.

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